RETOUR VERS LA CULTURE #1

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Temporaires sur nos écrans, néanmoins marquantes par les réflexions qu’elles suscitent, les actualités culturelles sont foisonnantes. De septembre à décembre 2025, Quoique s’est arrêté sur quelques unes d’entre elles. 

Le 22 décembre 2025, par Josépha Le Sourd Le Clainche

Dans un quotidien où chaque mot et chaque parole sont scrutés, disséqués, dénaturés voir menacés, les libraires indépendants rappellent qu’il existe des lieux de résistance qui ne céderont pas à la censure. Des vitrines vandalisées, des inscriptions haineuses, des accusations à la volée, les librairies indépendantes sont des boussoles fragiles face aux intimidations toujours plus nombreuses. À Paris, environ 250 personnes se sont réunies le 27 novembre 2025, Place de la République, pour dénoncer ces attaques bien souvent en lien avec le conflit israëlo-palestinien mais pas uniquement. Basta! raconte ce rassemblement dans un article publié le lendemain. En amont, le conseil de Paris, et plus précisément la droite républicaine parisienne, a fait rejeter des subventions d’investissements allouées à 40 librairies dans le cadre d’un appel à projets. Alors que ces refuges littéraires et culturels défendent un espace démocratique, où les débats et les échanges frémissent, où l’imaginaire et la curiosité bouillonnent, quelques élus utilisent les subventions conditionnelles comme arme politique. Si le 18 décembre 2025, la subvention aux 40 librairies a été finalement accordée, la victoire peut sembler amère tant cette affaire met en lumière les violences subies et les pressions qui pèsent sur les étagères engagées de ces lieux. 

La librairie café LGBT Violette and Co a payé le prix de son indépendance. Située dans le XIème arrondissement de Paris, elle a d’abord été victime d’une campagne de harcèlement, d’insultes et d’intimidations en août 2025 pour avoir mis en vitrine un livre de coloriage propalestinien « From to river to the Sea ». Jugé antisémite, il n’en fallait pas plus pour faire déferler une vague de haine sur les réseaux mais aussi sur les lieux. Et pourtant, cette librairie raconte une autre histoire que celle du bouc émissaire pour celles et ceux qui s’y intéressent : un lieu qui incarne la possibilité de se retrouver et de se penser dont les étagères contiennent la mémoire, l’héritage et le mouvement des luttes en cours contre l’oppression. Les accusations à son encontre tentent de silencier un espace qui vise justement à rendre visibles toutes les vies impactées par les haines structurelles et à faire entendre les voix de celles et ceux qui les subissent. Pousser les portes des librairies indépendantes ne permet pas de trouver des certitudes et des réponses toutes faites. Entre leurs murs, le passé est questionné, il inspire et irrite pour nous inviter à penser le présent. Ces temps encouragent la réflexion, à poursuivre les luttes et à maintenir les droits acquis pour le monde en devenir.

Cette tendance à la simplification facile quoique bien paresseuse s’illustre dans de nombreuses actualités. La culture n’y échappe pas et notamment l’humour comme en témoignent les affaires de Guillaume Meurice, récemment devant les Prud’hommes pour contester son licenciement de France Inter suite à une satire sur Israël jugée antisémite le 23 octobre 2023, Pierre-Emmanuel Barré poursuivit pour une comparaison entre la police et daesh sur Radio Nova ou encore le jeu Fachorama, qui caricature l’extrême droite et le fascisme dans les rangs de la police, suscitant une plainte ministérielle et l’indignation du syndicat Alliance. Alors que l’humour outrancier vise à désacraliser les puissants et les institutions, la satire engagée paie le prix de sa provocation. L’indignation est sélective tout comme la liberté d’expression dont la forme et le contenu sont de plus en plus restrictifs. 

De ce cynisme, l’actualité nous fait glisser vers le poison du narcotrafic – disséqué par Médiapart le 25 novembre 2025 – et les tragédies qu’il engendre comme le meurtre de Medhi kessaci. Le véritable antidote n’est pas sécuritaire mais social, les inégalités nourrissent le crime organisé et la consommation. Le problème est systémique, le narcotrafic ne s’oppose pas mais se superpose à l’État en incapacité de reconnaître en grande partie, sa responsabilité.

Dans son livre Marseille, essuie tes larmesparu en octobre 2025 – Amine Kessaci met en lumière la part muette du deuil lié au narcotrafic. L’ouvrage n’alimente pas le décor urbain ni la fascination encouragés par les séries sur cette thématique faisant du baron, un héros, les petites mains, de la chair à canon et des familles endeuillées, des bruits de fond invisibilisés. L’auteur, s’adressant à son grand frère Brahim, également victime du narcotrafic, décrit la lenteur du deuil qu’aucune caméra ne filme et qui touche les familles. Un deuil confisqué car les jeunes happés par le narcotrafic ne sont jamais présentés ni considérés comme des victimes d’un tissu social en souffrance et de politiques défaillantes. Le récit national en fait le problème à éradiquer évitant ainsi une réflexion sur notre responsabilité collective à regarder ailleurs. Un deuil coincé entre les murs de béton car les familles sont pointées du doigt, stigmatisées et dépeintes comme étant les fautives incapables d’éduquer et de protéger leurs enfants. Amine Kessaci interroge ce que la fiction préfère ignorer, un texte nécessaire, à contre-courant de cette fascination morbide pour les bastions du narcotrafic où derrière chaque nom de rue médiatisé a lieu des funérailles sans caméra.

Pourtant, la culture héberge de nombreux espaces chaleureux qui apportent des lueurs dans un climat peu propice à s’intéresser à l’autre et ce qui nous entoure. La série québécoise Empathie sur Canal+, lancée en septembre 2025, suit Suzanne Bien-Aimé, psychiatre au ton juste, oeuvrant pour la justice au sein de l’institut Mont-Royal accueillant des patients jugés – ou en attente de jugement – irresponsables sur le plan psychiatrique pour leurs crimes. Solitaire et dépressive, elle analyse et observe les failles humaines avec humour noir où le soin individuel se conjugue avec une guérison collective, contre pouvoir de la violence plombante.

Entre ces murs où Suzanne Bien-Aimé s’attelle à soigner les fractures intimes et sociales, une autre scène, ailleurs, accueille les mêmes failles mais sous une autre forme d’expression : le cabaret. Swan et Vanille, un duo incandescent et complice, unissent leurs voies musicales et militantes le temps d’un numéro . Poétesses de l’entre-deux, elles chantent les corps et les identités qui tremblent, les combats qui nous touchent à l’image de leur chanson sur le harcèlement scolaire ou encore celle sur le masculinisme où les incels sont tournés en ridicule. La haine à l’encontre des communautés LGBTQIA+ et des minorités n’a jamais cessé tout comme les stratégies culturelles pour y répondre. Ce soir du 5 décembre 2025, dans la crypte du Chapêlmêle à Alençon dans l’Orne, où la pluie, le froid et le vent, invités non désirés, auraient pu dissuader une partie du public à se rendre à cet évènement – organisé par l’association Orn’en Ciel – , Swan et Vanille, douces et mordantes, apportent chaleur et fragilité bienvenues dans un quotidien parfois rêche et oppressant.

Ces créations et ces paroles culturelles se dressent face aux flows des accusations et des mises aux silences forcées. Loin d’être figée, la culture offre des opportunités de sortir du cadre de manière saisissante : De Marseille, essuie tes larmes aux cabarets de Swan et Vanille, en passant par les huis clos psychologiques de la série Empathie et les étagères combatives des librairies indépendantes – tout en n’excluant pas une blague polémique au passage – la culture et ses multiples formes peuvent réunir une large majorité des problématiques qui nous traversent. 

Ressources : 

– Les violences subies par la librairie indépendante Violette and Co n’est pas un cas isolé .  Petite Egypte, La Libre Pensée ou encore la librairie Transit ont été touchées par ces violences. Ce phénomène concerne de nombreuses librairies indépendantes dans toute la France. Des professionnels du livre et de l’édition se sont réunis en collectif pour dénoncer, dans une tribune au « Monde », ces faits de (cyber)harcèlement, de dénigrement et de violences physiques à l’encontre des libraires.

– Le jeu Fachorama est une création de La Horde, un collectif antifaciste proposant de nombreuses ressources et actions solidaires. Ce jeu est édité par Libertalia, maison d’édition indépendante, victime de son succès, Fachorama est en rupture de stock. 

Le Bruit du Monde est une maison d’édition indépendante. Installée à Marseille, leurs ouvrages font voyager et permettent d’appréhender des réalités parfois difficiles à voir et à écouter. Marseille, essuie tes larmes en est un exemple tout comme Mazan, anthropologie d’un procès pour viol paru le 2 octobre 2025. 

– Sur arte.tv, le document Narcotrafic, le poison de l’Europe retrace l’origine de ce phénomène et la manière dont il s’est développé. 

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