LÉO : VIVRE EN CAMION, VIVRE EN MOUVEMENT

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Léo & Chouette © Clarysse Huttin
Temps de lecture : 4 minutes

– PORTRAIT –

Le 9 janvier 2026, par Josépha Le Sourd Le Clainche

Cela fait maintenant quatre ans que Léo vit dans son camion. Son « sac à dos à roulettes » comme il l’aime l’appeler. Il n’est pas seul, Chouette surnommée Chouchou pour les intimes, l’accompagne. Entre les deux, la mécanique est bien rodée : lorsque le camion s’arrête, Chouette émet un premier miaulement et part en éclaireuse pendant une quinzaine de minutes. Puis, elle revient au camion, un second miaulement bref et sec traduit son approbation quant à la sûreté des lieux. Durant les premières heures, elle effectue des rondes, semblant suivre un quadrillage délimitant le périmètre de manière bien précise. À l’inverse, lors des trajets, c’est Léo qui assure la veille et éclaire la route vers de nouveaux territoires.

De la contemplation aux jobs saisonniers, les raisons de prendre la route sont multiples. Cependant, pour chacune d’entre elles, Léo laisse une grande place à la spontanéité : d’abord suivre ses envies, ensuite ses besoins. C’est d’ailleurs cette devise personnelle qui l’a amené à prendre la décision d’embrasser la vie en camion plusieurs années auparavant. Alors étudiant, une rencontre marquante et un fort désir de découverte ont constitué le point de départ vers un mode de vie en mouvement. Finalement, Léo se situait dans un cadre où il ne trouvait plus de point d’accroche. La décision d’en changer, tout comme Chouette, les a conduit à partir sur les routes, se délestant du poids des encombrants.

Le poids, il en est souvent question, qu’il s’agisse de son camion ou de son psychisme, Léo range, observe et trie quotidiennement. La route est une succession d’improvisations et de données inconnues, une quête pour lui, qui ne cache pas la dimension paradoxale de ces habitudes nouvelles, ni l’envie d’être sans cesse surpris par l’imprévu. À son image, entre l’ancrage et l’élan, l’intérieur de son camion est aménagé de manière à épouser le mouvement. Les meubles en bois, les pieds de son lit, son poêle à bois et son socle par exemple ne sont jamais en une seule ligne, parfaite et droite. Récupérés dans ce qu’a laissé la nature ou au détour d’une déchetterie, les matériaux sont rarement achetés neufs. Les objets retravaillés, présents pour leur utilité sans être dénués d’esthétique, dessinent des arrondis, des traces circulaires invitant à la contemplation, en écho avec l’environnement alentour. Alléger et s’alléger en fonction du poids, physiquement ou mentalement, est devenu sa manière de prendre du recul. Un processus d’extraction et d’introspection dont le mouvement et la vie en camion sont, selon Léo, un moyen thérapeutique pour y parvenir. Quant à Chouette, mi-domestiquée, mi-sauvage, elle se fait l’illustratrice de ces mondes qui ne s’opposent pas mais se rejoignent dès lors que le poids de la norme s’efface et que l’ego est questionné en profondeur.

Qui sommes-nous face à la nature et ce qu’elle implique ? « Pour moi, le roi, c’est ce qui nous entoure, c’est le sauvage. Je me considère comme le bouffon du sauvage » s’amuse Léo. Bouffon pour lui, fou pour d’autres qu’il croise sur ses trajets, sa réponse nous rappelle notre petitesse face à ce que nous ne maîtrisons pas malgré les nombreuses tentatives d’appropriation au fil des siècles. Cette dimension sauvage, simple en apparence mais plus complexe qu’il n’y paraît, constitue un refuge pour Léo. Elle devient une forme de guidance : un GPS dont il se dit simple spectateur. Il roule à la recherche d’une destination où aucun contrôle ni aucune domination ne s’imposent. « Tu prétends à un mode de vie un petit peu plus sauvage, plus simple, mais c’est de la bouffonnerie. Tu ne fais qu’effleurer ce côté sauvage, et c’est agréable en fait, juste d’arriver à l’effleurer, à se poser, à le regarder et des fois, à le toucher du bout du doigt. » Dans ces moments de contemplation, Léo aime se perdre dans cette solitude qu’il accueille volontiers. Celle-ci revêt une autre signification, sans contrainte ni tristesse car elle est choisie. Ces allers-retours entre la solitude et la rencontre ne sont pas calculés ni toujours prévus, ils se font au gré des saisons, des détours et de l’instant. Chouette n’est jamais loin, suivant le même rythme.

« Pute », « pédophile », marginal ou hippie instable, les rencontres ne font pas l’économie de suspicions, de regards méfiants ou de clichés. Qu’à cela ne tienne ! Dans ce cas, Léo passe son tour. « Je préfère vivre une vie de curieux qu’une vie de jugements ». Ces rencontres sont aussi l’occasion d’échanges riches où la vie en mouvement invite à saisir l’intensité de ces liens plutôt que leur durée. « La migration est en nous », rappelle Léo, faisant appel à notre histoire commune où le nomadisme fut la norme originelle. De fait, rien de nouveau sous le soleil : la norme de la sédentarité est discutable, l’anormalité supposée des nomades l’est tout autant. Pendant ce temps, comme à son habitude, Chouette entre et sort du camion, entre le poêle chauffant et l’extérieur enneigé. À l’inverse des rencontres éphémères, le lien entre Léo et Chouette, lui, s’est durablement ancré.

« La nature aime la différence mais le système ne l’aime pas » nous partage Léo pour évoquer le concept de Vanlife. L’ailleurs devient consommable et mis en scène sur les réseaux. Des intérieurs flambant neufs et photogéniques sont commercialisés moyennant un certain prix. Léo déplore mais ne blâme pas, il souligne cependant la nuance entre faire pour soi ou faire pour les autres. Il interroge la solitude de ce mode de vie à laquelle cette tendance viendrait répondre. « Si t’as pas un minimum de recul sur ta solitude, tu vas avoir besoin d’un petit truc qui te réconforte, un petit mot, un petit « wow, quel beau paysage ! ». Tu es seul mais il y a du monde autour, ils trouvent que tu fais des choses belles, donc tu partages au maximum. C‘est un besoin très lourd, plus lourd que n’importe quelle capacité de charge de camion », analyse Léo qui n’est pas inscrit sur les réseaux sociaux, et Chouette non plus.

Léo ne considère pas son camion comme une maison ni comme un chez soi. Sa notion d’habiter diffère de celle communément entendue. « Je pense que notre vie, c’est de l’emprunt », ainsi, les concepts de propriété et de possession ne sont pas inclus dans sa philosophie de vie. À notre tour, nous lui empruntons ses mots pour en esquisser un portrait : mouvant, jamais figé.

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