PARCOURSUP : UN NOUVEL AVATAR DE LA REPRODUCTION SOCIALE ?

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Chaque année, des centaines de milliers de lycéens passent par la même étape : Parcoursup. Cette plateforme, censée être juste et transparente, organise l’accès aux études supérieures à l’aide de critères standardisés et d’algorithmes. Sur le papier, tout semble équitable. Mais en réalité, les familles multiplient les stratégies pour optimiser les dossiers. Dans cette course à la performance, les inégalités sociales refont surface. Face à ce système, les analyses de Bourdieu sur la reproduction sociale résonnent plus que jamais.

Le 21 janvier 2026, par Esther Benezech

Pierre Bourdieu expliquait que l’école ne se contente pas de sélectionner les élèves selon leurs résultats. Elle joue aussi un rôle plus discret : elle rend les inégalités sociales acceptables. En faisant croire que la réussite dépend uniquement du travail et du talent, elle transforme les avantages hérités en mérites personnels. On a alors l’impression que tous les élèves ont les mêmes chances au départ, alors que ce n’est pas le cas. Au regard de cela, Parcoursup ne ferait que prolonger et moderniser cette logique. Comme tout système, la plateforme peut être comprise, contournée ou optimisée par ceux qui en maitrisent les codes. Officiellement, à son lancement, Parcoursup se présentait pourtant comme un outil plus juste, censé corriger les défauts de l’ancien système et mieux repartir les étudiants sur le territoire.

Mais lorsqu’on regarde de plus près les critères utilisés : notes, appréciations, lettres de motivation… on se rend compte qu’ils ne sont pas si neutres qu’ils en ont l’air. Ces éléments reposent sur des compétences très inégalement réparties selon les milieux sociaux. Derrière l’égalité affichée des procédures se cache donc une réalité beaucoup plus inégale. Parcoursup ne crée pas des écarts, mais il les rend visibles et surtout il les confirme.

L’optimisation grâce à l’argent

Tiphaine, élève de terminale, reconnait sans difficulté avoir été accompagné tout au long de la procédure. Dés la classe de première, ses parents ont payé une coach d’orientation. « Elle m’a aidée à construire mon projet, à choisir mes vœux, à comprendre les formations. Et pour Parcoursup, c’est elle qui rédige une grande partie des rubriques. » L’argent peut alors se transformer en avantage scolaire. Ici, le capital économique permet d’acheter du temps, des conseils et surtout une bonne connaissance des règles du jeu. Tiphaine ne triche pas : elle utilise les moyens dont elle dispose ; Tout le monde n’a pas accès à ce type d’accompagnement. Le problème c’est que le système ne corrige pas ces écarts, il les accepte, presque sans les voir.

La course aux labels et aux algorithmes : une nouvelle manière de se distinguer

Face à Parcoursup, une autre tendance se développe chez des nombreux jeunes : « la course aux labels »: BAFA, attestation de bénévolat, certifications diverses…Tout peut servir à enrichir son dossier. Marie-Jeanne, travailleuse sociale en mission locale, observe ce phénomène : « Certains passent leur BAFA sans avoir envie de devenir animateur. Ce n’est pas un vrai projet, ils le font uniquement pour améliorer leur dossier Parcoursup, parce qu’on leur a dit que ça faisait bien. »  Cela relève d’une stratégie de distinction. Des engagements censés avoir du sens deviennent des outils à valoriser. On accumule des preuves d’implication comme on accumulerait des points dans un jeu. La logique de performance prend le dessus : on agit moins par conviction que par intérêt.

En parallèle, une « courses aux algorithmes » s’installe. Il faut comprendre ce que les formations attendent vraiment, repérer celles qui sont plus ou moins sélectives, organiser ses vœux de manière stratégique.  Quand les règles semblent les mêmes pour tous, ceux qui ont le plus de ressources apprennent à en maitriser les mécanismes cachés. Savoir jouer avec l’algorithme devient alors une nouvelle forme d’avantage social.

L’IA, un nouveau pouvoir d’orientation ?

Thèo, dont les parents ont des moyens modestes, avance avec d’autres ressources. Pas de coach privé, chez lui, mais un fort soutien familial. « Mes parents ne connaissent pas bien le système, mais ils ont posé des congés pour m’aider à le comprendre. » L’intelligence artificielle joue également un rôle de soutien. Elle sert à compenser l’absence d’accompagnement professionnel ou institutionnel. Mais, dans une lecture bourdieusienne, cela ne suffit pas à effacer les inégalités. Encore faut-il savoir quoi demander à l’IA, repérer ce qui est pertinent, comprendre les attentes implicites des formations. Le capital culturel est là aussi déterminant.

Pour Sybille, qui manque d’entourage et d’aide familiale, l’IA représente un espoir. « Sans l’IA, je ne sais pas comment je ferai. J’ai l’impression qu’elle fait le travail à ma place, et que ça me donne une chance. »  L’IA donne accès à des compétences standardisées, mais elle n’enseigne pas les codes du système. Elle peut d’ailleurs renforcer la violence systémique puisque l’outil étant accessible à tous, les inégalités deviennent plus difficiles à voir et donc à dénoncer. L’IA peut donner une illusion de démocratisation.

Utiliser l’IA pour remplir Parcoursup, c’est aussi lui confier une part de ses choix. Même sans intention propre, l’outil oriente subtilement les décisions. Comme l’explique dans le nouvel obs, Yoshua Bengio chercheur en intelligence artificielle, « Les IA sont entraînées à imiter les humains – capables de tout pour survivre – mais aussi à déployer des stratégies pour atteindre leurs objectifs. Ce qui peut progressivement les amener à mentir, tricher, à s’auto-préserver en violant des instructions morales. » Appliquée à Parcousup, cette réflexion interroge. L’IA propose des formulations, classe des arguments, suggére des choix. Elle ne manipule pas directement, mais elle façonne la manière de penser. Le risque est alors de produire des parcours efficaces, optimisés mais de moins en moins personnels.

Stress, renoncement, et stratégies de contournement

Parcoursup est aussi une source importante de stress, pour les élèves, comme pour les parents. L’attente interminable des réponses, la peur de « rater » son avenir, la comparaison permanente avec les autres nourrissent une angoisse collective.

Face à cette pression, certains finissent par renoncer au système public et se tourner vers des écoles privées hors parcoursup, jugées plus accessibles. Mais cette solution a un coût : elle suppose de disposer de ressources financières. Là encore, toute le monde ne part pas avec les mêmes possibilités.

Et puis, avec Parcousup, il faut savoir « se vendre » maitriser le récit de soi. Paule, coach en orientation, raconte : « j’accompagne cette année un élève qui, l’année de son bac, avait 19 de moyenne. Il n’a été accepté dans aucun de ses choix, simplement parce qu’il avait mal rempli Parcousup. » Son témoignage, tout en servant son activité, souligne que la performance scolaire ne suffit pas. Il est important de maitriser les codes. C’est une forme de domination qui s’exerce en douceur, presque invisiblement, parce qu’elle se présente comme normale, technique, rationnelle. Parcoursup, avec ses algorithmes et désormais l’IA, donne l’impression d’un système neutre et objectif. Les différences de parcours sont interprétées comme le produit de meilleures stratégies individuelles, mais pas comme la conséquence d’inégalités sociales. Ceux qui échouent ont tendance à se sentir responsable, sans voir que le jeu est inégal dès le départ.

Un tri social modernisé

Il nous faut toutefois nuancer le propos. Certaines commissions cherchent vraiment à prendre en compte les parcours atypiques et les contextes sociaux. Parcousup n’est pas injuste par nature. Le problème vient plutôt du cadre dans lequel il s’inscrit : une société inégalitaire, où tous ne disposent pas des mêmes ressources pour en tirer profit. Parcoursup ne crée pas les inégalités mais les organise plus efficacement, en les masquant derrière un discours de neutralité technique. Coaching privé, IA, stratégies algorithmiques : autant d’outils au service d’une logique ancienne.

Plus un système se présente comme juste et objectif, plus il favorise ceux qui en maitrisent ses codes. Sous ses airs modernes, Parcoursup ne ferait ainsi que confirmer une réalité sociologique : l’égalité formelle des chances ne suffit pas à garantir une égalité des parcours.

Reste alors une question : pourquoi ce système, pourtant critiqué chaque année, ne suscite t-il pas d’indignation collective ? Pourquoi accepte t-on si facilement qu’un dispositif aussi déterminant pour l’avenir des jeunes reproduise des inégalités sociales connues et documentées ? Chacun joue le jeu, optimise son dossier, cherche à contourner les règles plutôt que de les remettre en cause. Comme si cette injustice était devenue normale, intégrée. On s’adapte au système au lieu de le questionner. En réalité, cette absence de révolte interroge notre rapport à l’inégalité : tant qu’elle ne nous touche pas directement, elle ne choque plus. Parcoursup devient alors le symptôme d’une société qui sait que le jeu est biaisé, mais qui continue à y participer sans le contester vraiment. Peut-être aussi parce qu’elle n’entrevoit pas d’autres solutions. 

Ressources :

– Pierre Bourdieu & Jean‑Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964. Analyse des inégalités d’accès à l’université selon l’origine sociale, très utile pour montrer que l’enseignement supérieur sélectionne les plus dotés en capital culturel.

Leïla Frouillou, « Parcoursup et la reconfiguration des inégalités dans l’accès à l’enseignement supérieur », Diversité, 2023. Synthèse de travaux sur Parcoursup et la stratification sociale/scolaire des formations du supérieur.

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