GRANDIR AVEC L’AIDE SOCIALE À L’ENFANCE : UNE SÉGRÉGATION DE SOI

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Dorian, mai 2024 © Quoique
Temps de lecture : 10 minutes

Une ségrégation est le fait d’imposer une distance entre des éléments ou des personnes. Au sein des institutions telle que l’ASE, celle-ci est multiple. Elle se traduit de manière physique, économique, sociale mais également psychique. L’institution impose et s’impose. Dorian, âgé de 32 ans, nous partage son vécu et son analyse sur la manière dont il a navigué entre les injonctions, entre l’adhésion et l’opposition, pour advenir.

Le 14/05/2024, par Josépha Le Sourd Le Clainche

C’est à Reims que Dorian a connu le foyer relevant de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Au rythme des hospitalisations de sa mère, de ses 11 ans à ses 16 ans, il sera placé à plusieurs reprises avec ses deux frères. « J’avais l’impression de retourner dans le piège à chaque fois » se souvient-il. De cette ville, il en garde un souvenir amer. Habitant dans le quartier de La Croix du Sud, au sein d’une tour composée de 7 étages, Dorian avait une vue directe sur le bâtiment de l’institution. « Le bureau de notre référente était assez stressant parce que le centre où elle travaillait n’était vraiment pas très loin de chez moi. De ma fenêtre, je pouvais le voir. Il y avait une colline avec un château d’eau. En face, sur une autre colline, il y avait le centre avec les services sociaux. La bâtisse surplombait littéralement les quartiers Croix du sud, Croix rousse et Croix rouge. C‘est aussi mes souvenirs qui font ça mais je détestais Reims.» Tel le panoptique de Bentham, Dorian avait le sentiment d’être vu sans pouvoir voir à son tour. Il relate un sentiment d’oppression par cette composition géographique des lieux d’autant plus puissante par la symbolique qu’elle dégage.

Le foyer, des origines chaleureuses à la violente dépossession de soi

La notion de foyer est le dérivé latin de focus, le feu. Synonyme de la présence du sacré pendant l’Antiquité romaine, la dimension protectrice du foyer par la chaleur des flammes s’est élargie à l’affection d’une famille, le pays que l’on quitte et vers lequel on revient, un lieu dans lequel on se sent en sécurité pour se réaliser. Par métonymie, la notion de foyer s’est standardisée comme un lieu de réunion et de convergence. Ainsi, le foyer fiscal, le foyer épidémique ou encore le foyer d’hébergement font partie du langage commun. Selon la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (DREES), les foyers de l’enfance sont des lieux d’observation et d’évaluation. Les termes utilisés sont une pression continue pour les enfants placés au sein de ces structures. Ils ont l’obligation de se conformer à des règles dans un temps limité avec des marges de manœuvre réduites.

Le foyer de l’enfance emprunte des traits de l’institution totalitaire telle que définie par Erving Goffman : « un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées.» Au sein de la structure, les enfants ne sont pas totalement coupés du monde extérieur, ils interagissent avec celui-ci. Néanmoins, ces interactions dedans-dehors sont marquées au fer rouge par l’institution. Le rapport aux autres est façonné sous l’égide d’une violence plurielle induite par une institution qui se suffit à elle-même. Pour Dorian, le foyer répond à des logiques carcérales dans son fonctionnement.

À l’école, il a des facilités pour apprendre. Cependant, il était souvent en conflit avec les professeurs et ses camarades. Il explique une reproduction de la violence vécue au sein du foyer et paradoxalement valorisée par l’institution. Celle-ci vient répondre à un arc narratif où plusieurs injonctions se rencontrent. Dorian relate une « performance de la violence et de la masculinité » où « si tu fais preuve de faiblesse tu seras bouffé ». Marqué par cette devise ancrée dans les murs, il prend l’exemple d’une bagarre au collège à l’âge de quinze ans : « mon frère se faisait taper dans les couloirs par une petite brute. J’étais plutôt grand pour mon âge, mais lui, il faisait une tête de plus. À cette époque, mon frère était petit, il était en 5ème. Je savais qu’il frappait mon petit frère mais je ne l’avais jamais vu faire. Et là, je vois qu’il attrape la tête de mon frère et lui éclate violemment contre un mur. Je me suis battu avec lui le jour-même. Nous avons été séparés et le soir, je l’ai attendu à la sortie. Le vieux cliché à la con. Nous nous sommes à nouveau battus. J’ai tapé tellement fort que je lui ai fracturé toutes les vertèbres hautes de la nuque. Il n’est pas retourné au collège pendant 8 mois. Ce genre de violence était normal pour moi. C’était parce que je vivais la même chose quand j’étais au foyer

Les violences institutionnelles investissent l’espace et les corps qui le composent. Dorian relate un épisode profondément marquant : « Nous avions très souvent des infestations de poux. Les taies d‘oreiller n’étaient pas forcément nettoyées comme il fallait. Il y avait des problèmes d’hygiène à ce niveau-là. La solution du foyer pour économiser sur le shampoing anti-poux, c’était de nous tondre, nous, les garçons. Déjà, entre nous, nous n’étions pas tendre à essayer de constituer un conformisme et une uniformité de groupe. Le foyer lui-même n’aidait pas. Il y avait l’assignation des genres, nous étions des garçons donc plutôt que de faire des shampoings comme les filles, nous étions tondus au sabot. La repousse, c’était un demi centimètre, pas plus. Dès que nous avions une repousse un peu plus longue, par précaution, nous étions tondus presque à blanc. C’était l’économie de moyens au point où les enfants qui sont censés être à la charge de l’ASE sont traités comme du bétail. Il fallait empêcher les risques d’infection parasitaire.» Depuis sa sortie du foyer, Dorian n’a plus jamais coupé ses cheveux. Ils sont devenus son symbole de lutte contre toute velléité d’homogénéisation de sa personne.

Au sein du foyer, l’organisation quasi-militaire du quotidien implique une soumission à la conformité. « Comme à la caserne, le lit était au carré. J‘ai appris à faire un lit en portefeuille. Tous les matins, il fallait absolument faire son lit au carré et à la perfection, sinon tu devais revenir et le refaire pendant une demi-heure. Un lit fait au carré, si tu lances une pièce, la tension doit la faire rebondir. J‘ai fait des lits tellement carrés et propres que la tension du drap repoussait ma main si j’appuyais dessus » se souvient Dorian. À l’image de ces lits, peu d’espace est accordé à l’affirmation de soi. L’expression de son individualité est alors considérée comme anormale, déviante voire pathologique. Pourtant, l’enfant au carré est un fantasme et la normalité est relative.

Lire pour comprendre, lire pour désapprendre

Très tôt, Dorian développe un appétit insatiable pour la lecture. « Je lisais vraiment avec abandon » raconte t-il. Lire dépasse la notion de loisir. La littérature devient un moyen de subsistance : « Presque toutes mes stratégies de repli étaient psychiques, en moi-même. Je ne cherchais pas les choses à l’extérieur de moi, la ressource devait être intérieure. Les plaisirs, ils devaient être intellectuels parce que tout ce que m’avait apporté l’extérieur, c’était beaucoup de déception. J’ai créé un univers mental où mes besoins étaient plutôt intellectuels.» Il analyse de manière sociologique ce besoin par le capital social et culturel transmis par ses parents. Par la suite, Dorian évoque un « déclin économique » de sa famille mais garde une « aspiration culturelle » forte du fait d’un processus de socialisation vers « une classe moyenne désirée ».

Au foyer, le quotidien était réglé. Chaque action possédait un crédit temps limitant l’accès à la lecture ou autres formes de loisirs. L’extinction des lumières dans les chambres était à 21h, elle était automatique et s’effectuait par un coupe-circuit. « Je prenais des bouquins que je planquais sous mon lit parce que normalement, il fallait les remettre automatiquement dans la bibliothèque lorsque tu avais fini. La nuit, toutes les parties communes étaient fermées à clés ainsi que toutes les pièces où tu pouvais accéder la journée. Nous avions juste accès aux toilettes. On ne pouvait pas sortir de l’étage. Il y avait un veilleur de nuit qui faisait des rondes régulières toutes les 30 minutes. Il n’y a qu’aux toilettes où tu pouvais avoir de la lumière. Je passais mes nuits à lire dans les chiottes et à me planquer du veilleur de nuit. C’était tout le temps des petits instants volés.»

Dorian s’intéresse rapidement à la science fiction. À l’époque, l’un de ses livres favoris sera Le Cycle d’Ender d’Orson Scott Card. Ce n’était pas un hasard tant le récit faisait écho aux injonctions institutionnelles : « Dans ce livre, il y a les enfants soldats. Il y avait une identification très forte à ces personnages vis-à-vis de mes lectures. Il y a ce côté, on est encaserné, on est formaté pour prendre sur nous cette idée qu’on doit rendre ce qu’on nous donne. On doit performer dans ce sens.» De ses lectures, Dorian évoque une vision qui se calquait sur « un manuel d’utilisateur pour ordinateur ». Une chose était vraie ou fausse, il n’y avait pas d’entre deux, pas de nuance. Conscient du parallèle avec sa réalité et de l’existence de courants conservateurs, il découvrira la science fiction sociale : « c’était plus orienté sur les sentiments et les relations humaines. Ça m’a explosé le cerveau, je ne savais pas que ça existait.» C’est alors un nouvel univers, empli de nuances et de diversité, qui s’ouvre à lui.

Dans son appartement, Dorian est entouré de livres. Son récit révèle qu’ils sont le fil rouge de sa trajectoire. Ils sont source de plaisir, de réconfort et de doutes. Ils ont joué le rôle de médium et de messager afin que Dorian puisse appréhender la réalité dans laquelle il se situait et celle vers laquelle, il souhaitait aller.

Dévier du chemin tracé

« J‘ai dû subir la mort de mon égo pour changer de trajectoire » explique Dorian. Cette mise à mort est double puisqu’elle s’est traduite à l’entrée dans l’institution ainsi qu’à sa sortie. «  Il y avait eu des chocs successifs et des atteintes à mon égo. Le fait de devoir me diriger par moi-même et pouvoir m’émanciper du modèle, de m’écarter des routes que j’avais prédéterminées, c’était subi. Au départ, j’ai très mal vécu cette liberté. Maintenant je ne pourrais plus vivre sans.» Alors que les structures d’accueil et d’accompagnement ont l’objectif commun de travailler l’intégration et l’autonomie, l’institutionnalisation des personnes accueillies en constitue un effet pervers. Non coupés du monde mais marginalisés, ces environnements ont un mode de fonctionnement intériorisé par les personnes qui y vivent. En sortir, c’est une nouvelle forme de dépossession de soi qui, à défaut de pouvoir advenir pleinement durant toutes ces années, s’est adapté de manière à survivre.

Lorsque Dorian était au collège, il était fortement incité à effectuer des stages en entreprise et à s’orienter vers des filières professionnelles. « Très clairement, on me disait que c’est comme ça que je pouvais payer ma dette à la société parce qu’elle avait pris soin de nous » raconte t-il. Peu avant sa majorité, il envisageait de s’engager dans l’armée. Un projet encouragé par l’ASE dont certains traits sont communs au secteur militaire. « À 18 ans, j’avais bougé en termes d’idées et de réflexion personnelle. Cela m’a désengagé de cette trajectoire-là mais c’était quelque chose qui était activement encouragé. Quand j’étais en foyer de l’enfance, lorsque j’en parlais, on me disait que c’était quelque chose de noble, qu’il fallait que je m’engage et que c’était une bonne manière de me rendre utile. C’était la seule chose qui avait de l’importance dans ce que je pensais. J’ai eu de la chance d’avoir de l’appétence pour l’apprentissage.» Dorian s’accroche à sa volonté de poursuivre ses études et s’affranchit de cette idée d’endettement vis-à-vis de l’institution. C’est à l’université qu’il a eu le sentiment de se découvrir : « si j’ai pu devenir la vraie version de moi-même, c’est grâce à la fac et aux gens que j’ai rencontrés. Par rapport à la trajectoire institutionnelle, sans ces rencontres, je serais peut être dans l’orbite de l’ultra conformisme, de l’ultra rigidité mentale que ça imposait chez moi et qui m’ont rendu littéralement malade. Ça a failli me tuer.» Il relate une dépression sévère pendant plusieurs années avant de trouver un sens à tous ces questionnements qui l’ont profondément bouleversé.

Aujourd’hui, il réalise une thèse en sociologie et milite de manière active pour différentes causes en lien avec la justice sociale. « Il y a énormément de choses dans ma reconstruction qui, à la base, étaient dans le pur projet institutionnel. Elles se sont transformées, elles se sont sublimées pour être autre chose. L‘institution vit toujours en moi. C’est toujours quelque chose contre lequel je me bats. Elle a laissé des traces mais celles-ci ne me définissent plus entièrement. Elles sont là et elles ont marqué ma construction, elles ont marqué mon identité mais ce n’est plus quelque chose qui m’obsède.» Il n’a pas d’animosité envers l’institution et considère que les acteurs en son sein ne sont pas fautifs. Ils sont écrasés par le poids d’une tradition et d’un fonctionnement historiquement ancrés.

Un regard critique sur l’institution

Selon Dorian, les causes des dysfonctionnements actuels se situent, en partie, dans la manière dont l’ASE est perçue en France : « c’est le fantasme de la table rase, c’est élaboré sur des faits précédents qui étaient pires. Tu avais les orphelinats, les centres pour jeunes où ils étaient hébergés en échange de travail, tout cela, ce sont des choses qui ont modelé les héritages de la DASS puis l’ASE et qui restent présentes parce qu’on ne s’en débarrasse pas. C‘est des couches d’administration stratifiées les unes sur les autres et il y a des vieux réflexes, des vieilles habitudes qu’on garde parce qu’elles fonctionnent. Elles fonctionnent dans le sens où elles ne dysfonctionnent pas institutionnellement. Le fait que ça fasse dysfonctionner tous les gosses à l’intérieur, ce n’est pas important. C’est un problème qu’on ne veut pas voir parce que c’est périphérique. Les gens, ils ne sont pas censés ne pas pouvoir s’occuper de leurs gosses, c’est un impensé social dans la majorité des cas.»

Les récentes propositions politiques autour de la parentalité ne questionnent pas l’archaïsme de l’institution, son insuffisance en termes de moyens et de prise en compte réelle de l’enfant en tant qu’être singulier. Elles pointent du doigt une « défaillance » du parent et fait l’économie d’une remise en cause plus structurelle. « Ils aiment bien dire le mot « défaillant », ces choses-là ne sont pas réelles. C‘est pas des familles qui défaillent, c’est les conditions dans lesquelles elles vivent qui sont invivables. C’est énormément de choses qui ne sont pas la faute des parents mais qui sont montrées telles quelles comme des injonctions pour qu’ils se ressaisissent. Tu ne te ressaisis pas de la pauvreté, tu ne te ressaisis pas de la maladie mentale, tu la subis. On ne vit pas dans ces conditions-là, on survit et la survie, c’est pas un milieu où élever ses gosses en effet. Malheureusement, c’est le milieu dans lequel vivent tous les gosses institutionnalisés. C‘est le seul facteur en commun qu’ils ont : c’est qu’ils subissent déjà et subissent davantage quand ils sont institutionnalisés » insiste Dorian. Il précise la distinction qui doit être faite entre le placement de l’enfant du fait du danger qu’il encourt et la rupture qui s’appuie sur un contexte social précaire.

Depuis plusieurs années, le fonctionnement de l’Aide Sociale à l’Enfance et sa nature même sont remis en cause. Des voix s’élèvent pour mettre en lumière le vécu des enfants confiés et inciter l’état à agir tant du point de vue de la considération que de manière opérationnelle. Parmi ces voix, des adultes qui ont connu l’ASE partagent leurs vécus pour alerter sur les conditions de prise en charge. Des professionnels dénoncent des pratiques maltraitantes et se sentent en situation de dissonance éthique perdant le sens de leur travail.

Le passage à l’ASE est une expérience particulièrement traumatisante pour les enfants qui la connaisse. Face à l’actualité, il n’est plus possible d’ignorer ou de mettre cette problématique à la périphérie de nos regards.

Ressources : 

– Dorian conseille de suivre Lyes Louffok, militant pour les drois des enfants, sur les réseaux sociaux. Quoique vous conseille la lecture de son ouvrage Dans l’enfer des foyers (2014) où il décrit son parcours au sein de l’ASE et permet d’avoir un état des lieux sur l’institution.

Le comité de vigilance des enfants placés amène une expertise sur les politiques mises en place par un savoir expérientiel. Au sein d’une commission d’enquête parlementaire, ils ont pour volonté de mettre en lumière les dysfonctionnements systémiques de l’ASE.

– Le concept d’institution totalitaire est issue d’Asiles. Études sur la condition mentale des malades mentaux, de Erving goffman. Si son terrain d’étude est un hôpital psychiatrique, le concept d’institution totale, totalitaire et totalisante peut s’appliquer à de nombreuses institutions qui ont en charge des publics.

Le média social rend compte des actualités du secteur social et médico-social dont la protection de l’enfance.

– Le journal Le Monde a publié une tribune récente sur la souffrance au travail des professionnels de la protection de l’enfance : « Les travailleurs sociaux de la protection de l’enfance, ces héros de l’ombre, sont en détresse ».